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La Réunion sans oignons : quand Salalah paralyse nos supermarchés

Des attaques contre le port omanais de Salalah ont fait doubler le prix des oignons à La Réunion.

Les rayons de certains supermarchés réunionnais se sont vidés en quelques jours. Pas à cause d'une sécheresse, d'une maladie des cultures ou d'une grève locale, mais à cause d'attaques contre le port de Salalah, en Oman, en mars, qui ont provoqué l'accumulation de containers dans ce nœud de transit régional. Les compagnies maritimes, qui traitent La Réunion comme une destination de second rang, ont maintenu ces containers en file d'attente au profit d'autres routes jugées prioritaires. Jean-Max Payet, directeur du marché de gros de Saint-Pierre, a pris soin de nuancer: il ne s'agissait pas d'une pénurie au sens strict, mais d'une tension sur l'approvisionnement. Une distinction opérationnelle, pas rhétorique. Moins d'oignons sont arrivés chez les détaillants, les prix ont grimpé, mais les stocks n'ont pas disparu totalement. Payet estimait un retour à la normale en environ deux semaines, une fois l'arriéré résorbé. Cette nuance ne devrait pas atténuer l'inquiétude. Elle devrait l'aiguiser. Roger, vendeur au marché dont les oignons proviennent de Madagascar, a décrit des boules qui se vendaient habituellement entre 22 et 23 euros, proposées désormais entre 40 et 45 euros. Il a pointé sans détour une pratique de fournisseurs retenant délibérément leurs stocks pour faire monter les prix: "Le gars qui amène les oignons ici est malin; il bloque son container et hausse le prix." Dylan, maraîcher s'approvisionnant en Nouvelle-Zélande, a observé la même volatilité: la flambée des prix s'est déclenchée en une seule journée, même au moment où des containers arrivaient simultanément. La marge entre un approvisionnement suffisant et la panique des acheteurs est aussi mince qu'une pelure. La Réunion n'a pas un problème d'oignons. Elle a un problème de mémoire institutionnelle, et chaque rupture d'approvisionnement est la facture que l'île paie pour avoir refusé de le reconnaître. L'objection évidente est la suivante: une chaîne d'approvisionnement entièrement dépendante de l'extérieur sera toujours vulnérable aux chocs géopolitiques, et ce n'est pas la faute de la politique locale. C'est vrai, et c'est précisément le point. La politique locale n'a pas créé les attaques contre Salalah. Mais elle a, sur deux décennies, laissé s'effondrer la production locale d'oignons jusqu'à atteindre un plateau annuel de 1 000 tonnes, une fraction infime de la consommation réelle de l'île. Des maladies dans le sud, la hausse des coûts de main-d'oeuvre, l'absence totale de mécanisation: ces facteurs n'ont pas surgi de nulle part. Ils ont été ignorés. Des variétés autrefois cultivées avec soin, comme la Véronique, reconnue pour sa longévité en conservation, ou la Rose Bourbon, ont pratiquement disparu. L'oignon réunionnais, lorsqu'il est disponible, se vend environ 4 euros le kilogramme, soit 1,50 euro de plus que les produits importés, un écart qui reflète le coût réel du désherbage et de la récolte manuels dans un système que la mécanisation n'a jamais rejoint. Par contraste, ce qui s'est passé cette semaine dans les supermarchés réunionnais n'est pas une anomalie logistique: c'est le résultat prévisible d'une politique agricole qui subventionne la production locale d'un côté tout en laissant s'effondrer les conditions qui rendraient cette production viable de l'autre. Payet lui-même a saisi l'occasion pour formuler un appel structurel clair: consommer local, renforcer la capacité de production, cesser de s'en remettre systématiquement aux importations. Ce discours est juste. Mais tenir ce discours au moment d'une crise ne suffit pas à produire des effets durables. Des subventions à la plantation locale sans investissement dans la mécanisation, sans stratégie sérieuse de gestion des maladies, sans une économie du travail qui rende la production compétitive, c'est de la cosmétique budgétaire, pas de la résilience alimentaire. La vraie leçon de cette semaine n'est pas qu'un port omanais peut vider des rayons à La Réunion, ce qui est un fait logistique banal. La vraie leçon est que les décideurs publics ont eu deux décennies pour construire un filet de sécurité agricole, ont choisi de ne pas le faire sérieusement, et attendent aujourd'hui qu'une nouvelle crise referme le débat jusqu'à la prochaine. La question qui reste ouverte est simple: combien de crises supplémentaires seront nécessaires avant qu'une stratégie concrète de mécanisation et de diversification des variétés locales soit effectivement mise en oeuvre, plutôt que simplement évoquée?